L’EXAMEN
UN, respiration sifflante : Sss… sss… sss…
deux, tousse : Monsieur ! Monsieur le professeur… hum !…
UN, tousse : Non, non, je ne dormais pas. Ssss. Je vous vois, je vous vois. Ssss. Asseyez-vous, Monsieur. Ssss. Votre nom ?
DEUX : Moi ? Je ne sais pas…
UN : Qu’est-ce que vous faites ici ?
DEUX : ? !… Je ne sais pas, moi. Je viens passer l’oral de mon baccalauréat ?…
UN : Comment !
DEUX : Enfin, je viens essayer de passer l’oral de mon baccalauréat ?…
UN : « Votre » baccalauréat ! Comme vous y allez.
DEUX : Non, pas le mien. « Le » baccalauréat.
UN : Ssss… Bon. Et moi ? Ssss.
DEUX : Vous ? M’sieur ?… Eh ben… euh… vous…
Il cherche.
UN : Qu’est-ce que je fais là, moi ? Qu’est-ce que je fais là ? Ssss…
DEUX : Vous me… vous m’inspectez ? – Non ! – vous m’examinez ?
UN : Moi ? Ssss… Vous êtes sûr ?
DEUX : Ah, M’sieur, je vous donne ma parole d’honneur que c’est ce qu’on m’a dit. C’est le garçon de salle, là, l’appariteur qui me l’a dit, il m’a dit : Commencez par l’examinateur de la table du coin, le vieux qui a une barbe et qui euh…
Il tousse.
UN : Oui, oui. Bon, bon. Asseyez-vous.
DEUX : Je suis assis, M’sieur. Je suis assez assis. Vous êtes bien aimable.
UN : Oui, ben asseyez-vous moins que ça, Monsieur. Je ne vous vois point. C’est à peine si j’entrevois votre nez, qui repose sur le bord de la table. Ssss.
DEUX : Mais, M’sieur, je ne suis pas là ! Hé ! Hou-hou !
UN : Ssss, alors si vous n’êtes pas là, je ne peux pas vous examiner, fichez-moi le camp !
DEUX : Je veux dire que je ne suis pas là où vous regardez, M’sieur. Vous regardez nettement trop à droite. Ce n’est pas mon nez, que vous voyez, c’est votre gomme.
UN : Je n’ai pas de gomme.
DEUX : Voulez-vous que je vous aide à mettre vos lunettes, M’sieur ? Voilà, voilà… Maintenant, si vous voulez me voir, il faut que vous vous tourniez un peu vers la droite, environ d’un quart de tour.
UN : Ssss. Je veux bien faire un effort, ssss, pour vous voir…
DEUX : J’ai dit la droite ! Pas la gauche, M’sieur, la droite.
UN : La gauche la droite sss, c’est bien du pareil au même. La droite la gauche. Ssss. Alors. Dans ce sens-là, si je tourne, ça va ?
DEUX : Voilà ! voilà ! Vous y êtes. Vous me voyez, à présent ?
UN : Ssss. Vous avez parfaitement raison, je vous vois. Vaguement, mais je vous vois. Ssss. Oui, oui, vaguement. Ssss. C’est amusant. Alors, qu’est-ce que vous voulez, beau jeune homme, hein ?
DEUX : Ben M’sieur, je voudrais bien être reçu au baccalauréat.
UN : Quelle série ?
DEUX : Série Poterie et Langues vivantes, M’sieur.
UN : Votre nom ?
DEUX : Moi, M’sieur.
UN : Moi ? ça ne me dit rien, ça, Moi. Ssss. Qui êtes-vous ?
DEUX : Je suis André Moi, M’sieur. Je viens pour que vous me posiez des questions sur ce que j’ai appris.
UN : Ah, vous voulez que je vous pose des questions ! Parole ! C’est un véritable examen ! Ssss. Examen. Ssss. Ah bon ! Eh ben je vais vous poser quelques questions. Emile ! Demande pardon, jeune homme, l’appariteur s’appelle bien Émile ?
DEUX : Sais pas, M’sieur. Nous, on l’appelle Gras-du-bide.
UN : Excellente réponse. Ssss. Gras-du-bide !
GDB : Monsieur le professeur ?
UN : Gras-du-bide, venez un peu ici ! Voulez-vous me rappeler, s’il vous plaît, quelles sont les matières… Ouille ! une bretelle qui vient de me lâcher ! Ssss… les matières sur lesquelles je dois interroger mes petits candidats. On ne m’a pas dit si c’était l’histoire ou la géographie, deux disciplines pourtant bien différentes !
gdb : Monsieur le professeur, vous en avez déjà interrogé soixante-quinze depuis le début de la matinée.
UN : Me rappelle pas.
gdb : C’est pourtant pas difficile : Anatomie et physiologie animale et végétale.
UN : Ah tiens… Ssss.
GDB : Vous savez bien : le foie, les reins, les osses, la viande, la cervelle, les méninges…
UN : Ah, oui…
GDB : Enfin, tout l’homme, quoi, tout ce qui fait le bonhomme, sauf, naturellement, les parties honteuses.
UN : Merci mon ami, merci. Ssss. Tenez, voilà un bibi, un billet de cent baba, un billet de cent balles. Ssss. Et fichez-moi le camp.
GDB s’éloigne : Un billet de cent balles ! Il va un peu fort. Un bout de papier carbone !
UN : Ssss. Votre nom déjà !
DEUX : Moi, M’sieur.
UN : Ssss. Jamais entendu parler. Ssss. Je vais vous mettre un zéro.
DEUX : Oh ben non !
UN : Vous en faites pas, ce sera un tout petit zéro de rien du tout.
DEUX : Mais M’sieur, vous ne m’avez pas encore interrogé.
UN : Sur quoi, mon petit ?
DEUX : Sur l’anatomie, la physiologie…
UN : Qu’est-ce que vous savez de la respiration ? Ssss.
DEUX : La respiration est une fonction…
UN : Halte ! Ssss… je précise… Que savez-vous sur MA respiration ?
DEUX : Ben…
UN : Vous avez dix secondes pour répondre. Ssss.
DEUX : C’est une respiration sifflante ?
UN : Je vous remémé, je vous remercie, sss, jeune homme. Très bonne réponse. Je vous mets un zéro. Pour moi c’est la note maximinium. Zéro.
DEUX : Oh ben, pas là, M’sieur ! Vous m’écrivez sur le bout du nez. Ssssss.
UN : C’est votre nez ça ? Félicitations. Eh bien comme ça, il sera reçu avant vous, avec mon beau zéro… Croyez-moi, jeune homme : il faut toujours suivre son nez, partout où il va. Ss…
DEUX : Ssss.